Les jeunesses imaginaires

Une critique du sondage sur les jeunes La Presse et CROP

Le 2 juin dernier, Katia Gagnon de La Presse publiait un dossier titré “Les jeunes et la souveraineté : la génération “Non”. Ce dossier rapporte les résultats d’un sondage mené de concert par La Presse et CROP et en fait une interprétation gravitant autour de deux thèses centrales : (i) les jeunes ayant aujourd’hui entre 18 et 24 ans rejettent en grande partie le projet de souveraineté du Québec; (ii) quatre archétypes caractérisent cette génération.

Voici quelques résultats intéressants du sondage :

  • 69% des répondants auraient voté ‘Non’ à un référendum sur la souveraineté;
  • 65% croient que le débat sur l’avenir du Québec est “dépassé” et que le pays ne deviendra jamais un pays souverain;
  • 68% affirme qu’être canadien “fait partie” de leur identité et 66% que de faire partie du Canada comporte plus d’avantages que d’inconvénients;
  • 60% vivraient ailleurs qu’au Québec s’ils en avaient le choix;
  • seulement 4% ont été capable de classer en ordre chronologique six évènements majeurs de l’histoire des 50 dernières années.

De ces résultats, quatre archétypes ou portraits généraux ont été brossés par La Presse/CROP. Les Individualistes, dont la devise est “Mon job, ma voiture, ma famille”, chérissent “les libertés individuelles”, “se caractérisent par un désintérêt à l’égard de tout ce qui est collectif” et “pensent […] que le gouvernement devrait donner plus de liberté aux individus en réduisant les taxes et les impôts”. Les Néo-Trads – “Protégeons notre chez nous” – vivent davantage en région, ont la croissance économique et la création d’emplois comme priorité numéro un et sont méfiants face à l’émigration. Les Nouveau Québec Inc. – “Responsabilité, discipline effort” – “croient que la société serait meilleure si les gouvernements s’en mêlaient moins”, “sont cependant très intéressés par la chose publique” et “croient que le fédéralisme comporte plus d’avantages que de désavantages pour le Québec. Finalement, les Souverainistes Progressistes – “Le Québec, mon pays ouvert sur le monde” – “sont préoccupés par la chose politique, sont plus à gauche et écologistes que la moyenne des jeunes” et “se voient avant tout comme des citoyens du monde”, tolérants “envers les immigrés et les différences en général”.

Des considérations méthodologiques remettent en question la valeur de l’interprétation La Presse/CROP de leur propre sondage. D’abord, il convient de rappeler, comme l’ont fait plusieurs, le caractère non-probabiliste de l’échantillon, qui diminue la représentativité des résultats. Concrètement, cela veut dire que ce sondage n’établit pas nécessairement que (i) les jeunes d’aujourd’hui sont une “génération Non”. À leur décharge, le recours à ce type d’échantillonage se défend en partie par sa réalisation beaucoup plus facile que celle d’échantillonnages probabilistes.

En revanche, les quatre archétypes dégagés par La Presse/CROP (ii) soulèvent plusieurs questions. Non seulement il n’est pas fait mention dans l’article des critères utilisés pour classer un individu sondé comme faisant partie d’un des quatre archétypes; mais il y a lieu de penser que de tels critères sont inexistants. Par exemple, qu’ont tous les Individualistes en commun? À la question “Qui sont-ils?”, Katia Gagnon écrit qu’ils sont nombreux, vivent davantage à Montréal, sont moins scolarisés et moins rémunérés que les autres. Cela ne répond pas à la question : ces caractéristiques sont plutôt des traits généraux qui présupposent d’autres critères d’identification.

On pourrait penser que La Presse/CROP a identifié les Individualistes par un ensemble de valeurs ou d’idéaux (politiques, sociaux, individuels). Mais il n’en est rien. 70% ont des idées libertariennes; 70% ne se sentent pas concernés “par ce qui se passe dans la société”; 81% auraient voté ‘Non’ à un référendum; etc. Bien que ces traits soient partagés par une majorité, ils ne sont pas partagés par tous. Le critère était-il ‘avoir des idées libertariennes ou ne pas se sentir concerné par ce qui se passe dans la société ou voter ‘Non’ à un référendum’? Si cela était le cas, alors plusieurs Nouveau Québec Inc. seraient aussi Individualistes. Il n’est donc pas possible de savoir qui sont les Individualistes. De la même façon, si les Néos-Trads sont méfiants face à l’émigration et ont la croissance économique comme priorité, rien n’empêche Ludovic Beauregard, Nouveau Québec Inc. interviewé, d’être Néos-Trads.

Afin d’identifier un sous-ensemble d’individu comme exprimant un archétype au sein d’une population, des critères englobant tous ces individus doivent être utilisés. Clairement identifier des sous-ensembles d’une population est d’autant plus important lorsque l’on prétend représenter l’ensemble d’une population à l’aide de plusieurs archétypes. Ces critères doivent être englobant et mutuellement exclusifs, c’est-à-dire, qu’ils doivent être formulés de sorte qu’il soit impossible pour un individu sondé d’être à la fois un Individualiste et un Nouveau Québec Inc. : un archétype n’est pas une tendance statistique. Les archétypes choisies par La Presse/CROP relève justement de la simple tendance statistique. En raison de cette confusion, il est douteux de penser que (ii) les quatre supposés archétypes identifiés par La Presse/CROP caractérisent la jeunesse québécoise.

Pour dresser un portrait d’une génération au moyen d’archétype, il aurait fallu identifier clairement un nombre de valeurs ou d’idéaux différents. Ce que proposent La Presse/CROP semble plutôt relever d’une juxtaposition de caricatures pré-établies sur des données d’un sondage non-probabiliste. Ceci est un exemple frappant du phénomène de biais de confirmation : non seulement la tendance à privilégier des données confirmant des stéréotypes; mais aussi la fabrication d’archétypes correspondant à ces stéréotypes à l’aide de tendances statistiques ayant aucun rapport démontré entre-elles (Jean Grenade, De l’utilisation trompeuse des statistiques, p. 82).

D’ailleurs, le nom même des archétypes témoignent de biais de confirmation : les Néos-Trads vivent en région, sont méfiants envers l’émigration et sont moins scolarisés que les Souvrainistes-Progressistes. Non seulement la définition de Néos-Trads est inexistante; mais l’idée selon laquelle les jeunes habitants les régions sont plus méfiants envers l’immigration est démentie par une nouvelle étude publiée dans la prochaine édition de la Revue canadienne de science politique, ainsi que le rapporte… La Presse le 16 juin dernier!

Ainsi, ce dossier de La Presse/CROP illustre parfaitement le défi auquel fait face toute tentative de dresser des “portraits générationels” au moyen de sondage : identifier rigoureusement des sous-ensembles de la population à l’aide de données seulement, sans recourir à des idées préconçues. Ce défi quantitatif est colossale non seulement au niveau de la collecte de données, mais aussi de l’interprétation de celles-ci.

La tentative de La Presse de comprendre la jeunesse québécoise semble dévoiler une tendance malsaine de la part des grands médias : au lieu de chercher à savoir qui sont les nouvelles jeunesses et que veulent-elles, les grands médias eux-mêmes dessinent son portrait à grands traits d’idées préconçues sous le couvert d’une étude aux prétentions scientifiques. Il ne s’agit pas d’une sincère tentative de compréhension, d’ouverture et d’écoute, mais plutôt d’une mascarade dont l’esprit dénote un manque surprenant de rigueur et de sensibilité face à la réalité des jeunes québécois.

Malgré ses défis importants, si elle est menée avec plus de sérieux, l’approche quantitative de La Presse/CROP n’est pas sans intérêt pour comprendre les nouvelles jeunesses d’aujourd’hui. Cependant, pour éviter les problèmes de biais de confirmation et l’influence d’images stéréotypées, une approche qualitative plus détaillée est plus appropriée, sinon essentielle. Afin de comprendre qui sont les jeunes d’aujourd’hui, quoi de mieux que d’aller à leur rencontre, de leur donner la parole et de voir comment ils vivent leurs idéaux au quotidien?

C’est le pari que fait Projet T, une recherche sur les nouvelles jeunesses et par les nouvelles jeunesses. Nous peignons des portraits non pas d’archétypes, mais de jeunes qui, par leurs idéaux, leur quotidien, leurs réflexions et leurs millions de projets, auront révolutionné le monde de demain.

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