Des jeunesses post-matérialistes?

Puisque Projet T se veut un documentaire peignant des portraits détaillés de quelques individus (tel que mentionné dans le premier billet), loin de nous l’idée d’aller à la recherche d’intervenants confirmant ou infirmant une  théorie sociologique quelconque formulée à mille lieux de toute réalité empirique.

Néanmoins, une recherche faite avant le tournage fournit des concepts et pistes de réflexion qui peuvent aider, entre-autres, à situer notre scénario préliminaire et les propos éventuels de nos intervenants. En ce sens, une des premières questions venant à l’esprit est la suivante : en quoi les nouvelles jeunesses québécoises et tunisiennes sont-elles différentes de leurs générations précédentes et comment cela se manifeste-t-il?

Les travaux du politologue Inglehart offre une suggestion intéressante. Dans son article séminal ‘Globalization and Postmodern Values’ (2000), Inglehart remarque que plus un pays a une activité économique forte (mesurée en Produit National Brute per capita), plus ses habitants sont heureux (corrélation 0.68). Cela s’explique, entre autres, par les meilleures conditions de vie qui viennent avec la croissance économique.

Cependant, Inglehart remarque qu’au-delà d’un certain point, la croissance économique d’un pays n’affecte plus le bien-être de ses habitants. Par exemple, l’Irlande, en 1998, avait un PNB per capita de moins de la moitié du Japon mais ses habitants étaient en moyenne plus heureux que les Japonais. Inglehart explique ce phénomène par deux hypothèses empiriquement supportées : (H1) les priorités d’un individu sont fonction de ce qui est rare; et (H2) elles se développent jusqu’à l’âge adulte en étant influencées par l’environnement social. (H1) implique que la prospérité économique d’un pays modifie les valeurs dites matérialistes (sécurité physique, morale et financière) de ses citoyens à des valeurs post-matérialistes (liberté d’expression, écologie, autonomie, etc) – voir son ‘Changing Values among Western Publics from 1970 to 2006’ (2008) pour une discussion. (H2) implique que ces changements se font sur plusieurs générations et reflètent les milieux spécifiques des individu(e)s. De ces hypothèses, nous pouvons inférer que la croissance économique au Québec et en Tunisie a favorisé le développement de nouvelles jeunesses post-matérielles.

Qui plus est, dans ‘Liberalism, Postmaterialism, and the Growth of Freedom’ (2005), Inglehart argue que les valeurs de liberté et d’autonomie (mass liberty aspiration) sont une cause importante du processus de démocratisation de deux manières importantes : en contribuant au passage des régimes autoritaires vers des régimes démocratiques; et en consolidant les aspects démocratiques des régimes démocratiques. Donc, le post-matérialisme de ces nouvelles jeunesses se manifeste par une consolidation de la démocratie québécoise une favorisation de la transition démocratique tunisienne. Dans les deux cas, cela est une bonne nouvelle pour Projet T : les nouvelles jeunesses ont des valeurs post-matérielles, et donc, fourmillent d’idéaux et de projets intéressants participant à la démocratisation de leur pays respectif. Parfait pour un documentaire!

Cependant, la théorie d’Inglehart vient bien évidemment avec quelques problèmes. Par exemple, que la croissance économique (en Produit National Brute per capita) rende plus heureux est une idée qui paraît extrêmement simpliste, surtout depuis la récente parution du Capital au XXIe siècle. Inglehart l’admet lui-même dans ‘Postmaterialist Values and the Shift from Survival to Self‐Expression Values’ (2007) et ‘Faith and Freedom: Traditional and Modern Ways to Happiness’ (2010) : un pays ayant une croissance économique fulgurante mais un taux d’inégalité du revenu (et du capital) aussi gigantesque ne serait fort probablement pas un endroit où les gens seraient très heureux. Donc, il est absurde de négliger l’apport des mécanismes de redistribution de richesse à la hausse du niveau de bien-être subjectif.

Mais surtout, la formule ‘Hausse la prospérité -> hausse des valeurs post-matérialistes -> hausse de la démocratization’ semble contredite par le cas du Québec. Sa croissance raisonnable ces dernières années malgré la crise de 2008 ne s’est pas vue accompagnée d’une consolidation de ses aspects démocratiques. La province a plutôt essuyé plusieurs crises sociales d’envergures (la crise étudiante de 2012, la fameuse charte de la laïcité, les multiples scandales de corruption) mettant de l’avant non seulement des fossés entre certains groupes sociaux, mais surtout, entre la société civile et l’état, où la méfiance, le désenchantement et la frustration planent depuis plusieurs années déjà.

Et la Tunisie? Étant plus éloignés de cette réalité, nous nous contentons de remarquer que les difficultés économiques du pays et un désir d’émancipation ont été cités comme cause de la révolution. Il est donc de prime abord difficile de voir comment les mécanismes d’Inglehart pourraient éclaircir cet épisode politique aux envergures gigantesques.

Conclusion prévisible : il ne nous est pas possible d’affirmer ou d’infirmer dans ce court billet que les jeunesses québécoises et tunisiennes soient post-matérielles. Une analyse plus poussée avec beaucoup plus de données serait nécessaire. Cependant, la théorie d’Inglehart, par sa cohésion et ses quelques succès empiriques, mérite d’être un paradigme qu’un documentariste peut garder à l’esprit tout au long du tournage.

Texte de Gabriel

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