John Rawls et la Tunisie démocratique

JohnRawlsYall_0

Toute une année que 2014 pour la Tunisie! Le pays du jasmin entre dans une nouvelle ère de son histoire. Là-bas, vient tout juste de se conclure un long processus consultatif qui a duré près d’une année complète. Le défi : bâtir une démocratie! Rien de moins.

Tout a commencé le 26 janvier 2014 alors que l’assemblée constituante tunisienne a accouché d’un texte. Ce texte, c’est la Constitution Tunisienne, désormais la loi suprême du pays. J’y reviendrai sur ce texte. Les Tunisiens se sont rendus par la suite aux urnes trois fois la même année. Le 26 octobre dans l’objectif d’élire une assemblée législative. Résultat, Nidaa Tounes, un parti laïc de centre-gauche, remporte les élections. Il n’a toutefois pas réussit à former une majorité parlementaire ce qui le forcera à s’allier dans le but de former un gouvernement stable. Ensuite, le 23 novembre, c’est le premier tour des présidentielles. Le chef de Nidaa Tounes, Béji Caïd Essebsi ainsi que le président sortant Moncef Marzouki (qui a été élu par l’assemblée constituante à titre provisoire le 12 décembre 2011) sont les deux gagnants. Les deux candidats s’affrontent le 21 décembre dans le cadre du second tour. Ce scrutin se conclut en une confortable avance pour Essebsi ce qui lui confère le titre de premier président démocratiquement élu en Tunisie postrévolutionnaire.

On n’en voit pas tous les jours des pays qui se dotent d’une nouvelle constitution, d’un nouveau gouvernement et d’un nouveau chef d’état la même année. En n’en voit encore moins souvent ce type tour du chapeau dans un pays qui n’est qu’à l’aube de son expérience démocratique et dont les flammes de la révolution ne sont pas tout à fait éteintes. Le magazine The Economist vient d’ailleurs de désigner la Tunisie comme pays de l’année pour ces raisons. Le pays maghrébin représente donc à plusieurs égards un phénomène à la fois singulier et remarquable (Eh qu’on a bien choisi notre destination nous autre!).

Mais ce pays est un vrai bijou surtout pour ceux qui étudient la démocratie. Ça tombe franchement bien, il se trouve que j’en suis!

Peut-être que vous le savez déjà, mais je viens de terminer mon baccalauréat en philosophie et science politique. Un des avantages plutôt chouette d’être un étudiant de premier cycle à McGill, c’est qu’on nous offre la chance d’écrire une thèse liée à notre domaine d’étude. C’est ce que j’ai fait. Cet automne, j’ai rédigé une thèse en théorie démocratique, un champ d’étude qui explore notamment les fondements philosophique de la démocratie. En théorie démocratique, on essaie de répondre à des questions du type : Qu’est-ce qui fait de la démocratie un système politique juste et acceptable? Que doit-on attendre des citoyens d’un tel système? Quelles fonctions ont les institutions qui nous gouvernent? Bref, le genre de questions que tout le monde se pose en utilisant le fil dentaire le matin, right?

L’intérêt du cas tunisien c’est qu’il nous permet d’observer l’émergence d’une société démocratique en direct. En d’autres termes, on peut voir l’accouchement des institutions qui permettront au peuple tunisien d’exercer un certain contrôle sur son destin. Et pourquoi « l’émergence » d’une démocratie est-elle plus intéressante à étudier que sa vie adulte par exemple, me demanderez-vous candidement le fil dentaire pogné entre deux molaires? C’est parce que c’est dans ces moments fondateurs que s’établissent les assises des institutions qui permettront à certain de gouverner d’autres. C’est dans ces moments que le pouvoir politique fonde sa légitimité et assied les bases d’un gouvernement stable. De surcroît, la Tunisie fait figure d’exception au sein des pays qui ont vécu le printemps arabe. Jusqu’à présent, elle est l’unique pays qui effectue ce qui ressemble à une transition démocratique réussie. Mais cela va-t-il perduré?

Un brillant penseur du XXème siècle s’est penché sur les questions conjointes de légitimité et stabilité politique. Ce penseur très influent, c’est John Rawls, le dude sur la photo en haut. Influent d’une part parce qu’il a initié la mode des lunettes surdimensionnées; mais influent aussi par sa grandiose contribution à presque tous les débats majeurs en philosophie politique contemporaine. Sérieusement, sans lui on serait tous voilé d’ignorance. Ça tombe bien d’ailleurs, Rawls a quelque chose d’appréciable à dire sur la démocratie tunisienne toute naissante.

En se replaçant dans la Tunisie de 2011, juste après la chute de Ben-Ali, on comprend assez rapidement les défis énormes que constitue l’élaboration des bases d’une société démocratique en bonne et due forme. La Tunisie est une société fragmentée où se côtoient plusieurs visions parfois diamétralement opposées sur l’avenir politique du pays. Parmi les nombreuses lignes de faille qui existent dans la société tunisienne, une est particulièrement d’intérêt : celle entre les laïcs d’un côté et les islamistes de l’autre. Les premiers pensent que les organes législatif et exécutif se doivent d’être imperméables à l’influence religieuse alors que les seconds jugent que l’Islam doit au moins en partie guider les lois.

Ce type de conflit sur certaines questions d’ordre politique provient en grande partie des divergences philosophiques et religieuses chez les citoyens. Il y existe au sein de nombreuses sociétés une pluralité de conceptions sur le bien et le mal, le sens de la vie, etc. C’est ce que Rawls appelle des doctrines compréhensives. Les divergences et conflits entre ces doctrines compréhensives constituent le fait du pluralisme politique. Le pluralisme n’est pas qu’un aléa historique, mais plutôt une caractéristique permanente des sociétés démocratiques modernes.

Comment s’assurer d’une stabilité politique dans ce contexte? Comment créer les fondations d’un pouvoir politique légitime dans une société divisée par différentes conception du bien? Comment être certain que chaque groupe ayant des doctrines compréhensives divergentes accepte les règles qui seront établies en première instance?

Voilà le type de problématique auquel Rawls tente de trouver une solution.

Sa théorie du libéralisme politique se veut une réponse l’enjeu de la stabilité politique. La thèse de Rawls se décline ainsi : une stabilité du pouvoir politique au sein d’une démocratie requiert un consensus par recoupement autour d’une conception politique de la justice.

De prime abord, Rawls débute avec une supposition particulière. Il suggère que les doctrines compréhensives, bien qu’elles soient divergentes, sont néanmoins raisonnables. Que les citoyens soutiennent des doctrines compréhensives dîtes raisonnables implique que ces derniers acceptent que d’autres personnes soutiennent d’autres points de vue philosophiques, religieux ou politique que les leurs. En d’autres termes, ils sont tolérants. Ce postulat n’est pas descriptif et applicable universellement. Il existe à coup sûr des doctrines déraisonnables à partir desquelles aucune stabilité politique ne peut s’établir. Cependant, on peut penser que ce postulat s’applique plutôt bien à l’expérience tunisienne. La formation de l’assemblée constituante démontre bien la volonté des citoyens tunisiens de vivre commun et d’accepter les points de vue divergents.

Dans ces conditions, les groupes qui forment la société tunisienne seront aptes à s’entendre sur les termes d’une certaine conception politique de la justice. La Constitution est à cet égard l’illustration même d’une telle entente. Autant pour les laïcs que pour les islamistes, elle établit un cadre de justice que chacun peut concevoir comme étant en concordance avec sa propre doctrine compréhensive. Comme je le notais plus haut, le désaccord politique principal dans la société se s’étale autour de la question de la place du religieux dans les institutions de l’État. À ce sujet, la Constitution tunisienne est un texte de loi acceptable pour chacun des partis. L’article premier se décline dans les termes suivant :

« La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime. »

Bien que cet article confère un statut particulier à l’Islam, l’article 6, quant à lui, protège la liberté de culte et de croyance pour tous les citoyens. On constate dans ce texte une réelle volonté de faire concorder l’Islam politique avec les valeurs démocratique et libérales laïcs.

Dans les termes donnés par Rawls, on pourrait dire que la société tunisienne s’est entendue sur une conception politique de la justice jugée acceptable par tous les membres raisonnables de ce pays. Selon Rawls une telle conception permettra la stabilité politique du pays parce que cet accord provient de ce qu’il appelle un consensus par recoupement. Si les islamistes autant que les laïcs conçoivent leur nouvelle constitution comme étant légitime, ce n’est pas parce qu’ils acceptent de nier certains des principes fondamentaux de leur propre doctrine compréhensive. Au contraire, ceux-ci percevront la Constitution comme s’alignant avec ces doctrines philosophique et religieuse. Comme différents ensembles de prémisses peuvent menées à une même conclusion, différentes positions sur le sens, la valeur et le but de la vie humaine peuvent mener à une même conception de la justice.

En conséquence, le « contrat social » qui est l’essence de la Constitution tunisienne n’est pas qu’un simple modus vivendi (être d’accord d’être en désaccord). Il est plutôt un accord solide sur les bases d’un consensus par recoupement. Même si les divisions sont grandes parmi les citoyens tunisiens, la stabilité politique de cette démocratie est tout sauf impossible. En présumant que les suppositions de Rawls sur la nature des sociétés démocratiques s’appliquent à ce pays, on serait en mesure de croire que cette nouvelle République a toutes les chances de durer.

Texte de Laurent

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s