Pourquoi Platon n’approuverait pas Projet T

Si vous n’étiez pas déjà au courant, les membres de Projet T ont tous deux terminé leurs études non-supérieures en philosophie. Il est donc tout-à-fait naturel qu’un des deux membres se soit rué sur les textes d’un grand philosophe grec pour se prêter à l’exercice hautement périlleux (pour ne pas dire quasi-douteux) de savoir ce que ce dernier penserait de Projet T, et peut-être même ainsi obtenir une justification hautement philosophique pour son documentaire à insérer dans des demandes de financement pour le film (« L’idée de Projet T s’inscrit dans la lignée de grands penseurs tel Platon… »). Malheureusement pour nous, et au risque de donner des munitions à nos mécènes et créanciers, nous avons découvert que Platon n’aurait probablement pas une opinion très favorable de Projet T.

Une façon de s’enquérir de ce que Platon penserait de Projet T est de noter qu’il y a des ressemblances importantes entre la poésie imitative, celle où le poète « parle sous le nom d’un autre » et imite les personnages et événements de son poème (393c) (la tragédie grecque, par exemple), et l’art documentaire d’aujourd’hui. La poésie imitative est plus près de l’art documentaire qu’une forme de poésie qui se contenterait de narrer des faits, puisque un documentaire met en scène des personnages et non pas le réalisateur racontant l’histoire de ses personnages. Il est alors possible de transposer la critique platonicienne de la poésie imitative à l’art documentaire.

Une des critiques les plus célèbres de Platon envers la poésie imitative est articulée dans La République. Pour mettre en contexte, La République est un dialogue principalement entre Glaucon,  Adimante et Socrate, ce dernier tentant de convaincre les deux premiers qu’il est toujours préférable d’être juste que d’être injuste. Socrate propose d’examiner ce qu’est la cité juste idéale pour ensuite en déduire ce qu’est une personne juste, puisque « [p]eut-être, donc, dans un cadre plus grand, la justice sera-t-elle plus grande et plus facile à étudier » (368e). Tout au long de La République, Socrate déploie plusieurs arguments contre l’admissibilité de la poésie imitative dans la cité juste.

Le contexte où la poésie est premièrement discutée dans La République est celui de l’éducation des gardiens de la cité. Les gardiens doivent d’abord éduquer leur âme en apprenant la « musique », c’est-à-dire l’ensemble des arts auxquels président les Muses (376e), dont font partie la peinture et la poésie; ensuite, pour l’éducation de leur corps, ils doivent apprendre la gymnastique. Puisque « le commencement, en toute chose, est ce qu’il y a de plus important » (377a-b), l’éducation de l’âme des gardiens se doit d’être soigneusement planifiée, et ce, dès leur enfance. Donc, dans le cursus scolaire des gardiens ne peuvent se retrouver « les premières fables venues, forgées par les premiers venus », car celles-ci peuvent les emmener à adopter des opinions « contraires à celles qu’ils doivent avoir ». Pour simplifier ce billet, je supposerai que pour Platon, une forme de poésie est inadmissible dans la cité juste idéale si, et seulement si, elle ne doit pas être au cursus scolaire des gardiens.

Une critique platonicienne célèbre de la poésie imitative débute par la remarque qu’une imitation est nécessairement une imitation de quelque chose. Comme aime le faire Platon, parlons ici de souliers. Distinguons trois choses : la personne portant les souliers d’un cordonnier (l’usager); le cordonnier fabriquant les souliers; et le peintre peignant une toile des souliers. Comment évalue-t-on si un soulier est un bon ou un mauvais soulier? En évaluant s’il performe bien ce pourquoi il a été construit (601d). L’usager est ainsi la personne la mieux placée et la plus expérimentée pour déterminer si un soulier est bon ou mauvais. Il peut informer le cordonnier « des qualités  et des défauts de son ouvrage, par rapport à l’usage qu’il en fait ». Le cordonnier, « puisqu’il se trouve en rapport avec celui qui sait [ce qu’est un bon soulier] » (602a), a aussi une certaine connaissance des bons et mauvais souliers. Mais l’imitateur « n’a ni science ni opinion droite touchant la beauté ou les défauts des choses qu’il imite », puisqu’il n’est pas usager et qu’il n’est pas en rapport avec l’usager. Le peintre tend seulement à imiter l’apparence du soulier, le soulier tel que le cordonnier le fabrique (598b). Ainsi, « l’imitateur n’a aucune connaissance valable de ce qu’il imite, et l’imitation n’est qu’une espèce de jeu d’enfant, dénué de sérieux » (602b).

En d’autres mots, « une imitation accomplit son œuvre loin de la vérité » (603b), ce qui est une bonne raison pour ne pas mettre la poésie imitative au cursus scolaire des gardiens car elle court ainsi le risque de véhiculer des faussetés. Imaginez les gardiens lisant dès leur plus bas âge un passage d’une tragédie d’Homère où Achille pleure et se lamente à la moindre infortune (388a-d). L’enfant-gardien « ne peut discerner ce qui est allégorie de ce qui ne l’est pas, et les opinions qu’il reçoit à cet âge deviennent, d’ordinaire, indélébiles et inébranlables » (378d). Il est donc fort probable qu’il croit (faussement) qu’un homme de la trempe d’Achille se lamente pour rien; et qu’il en conclut (faussement) qu’une sage personne peut s’abandonner sans honte aux lamentations pour rien (388a-d). L’éducation sans faille les gardiens dans la cité juste idéale requiert qu’ils ne lisent pas de poésie imitative. Par conséquent, la poésie imitative est interdite dans cette cité.

Transposons maintenant l’argument à l’art documentaire. Le documentariste est un imitateur au même titre que le peintre. Son cordonnier est le/la ou les protagoniste(s) de son film. Qu’imite le documentariste? Parfois ce que ses protagonistes produisent – pensons ici à des documentaires sur certaines industries, sur les politiques d’un gouvernement, etc – parfois les protagonistes eux-mêmes – pensons aux documentaires sur des personnalités publiques. Dans les deux cas, les protagonistes et les usagers ont une bien meilleure connaissances de ce qu’imite le documentariste que le documentariste lui-même, qui, au mieux, sait scénariser un film et peut-être manier une caméra, faire du montage, etc. Ainsi, en se voulant le portrait de ses protagonistes ou de ce qu’ils produisent, un documentaire court le risque de véhiculer des faussetés sur ce qu’il imite, précisément parce que le documentariste ne connait pas ou très mal ce qu’il filme.

      Discussion fictive avec Platon


      – [Platon] Donc, chers membres de Projet T, que faites-vous ici en Tunisie?
      – [Gabriel et Laurent de concert] Un documentaire faisant les portraits d’initiatives citoyennes portées par des jeunes en Tunisie afin d’illustrer comment une révolution peut affecter la jeunesse d’un pays.
      – [Platon] Et êtes-vous vous-mêmes des jeunes ayant planché sur une initiative citoyenne après une révolution dans votre pays? Ou bénéficiez-vous de telles initiatives?
      – [Laurent] Non, mais on a fait le Printemps Érable
      – [Platon] Que connaissez-vous donc sur le sujet?
      – [Gabriel] Bah, j’ai lu quelques livres…
      – [Platon] Assez! Votre film risque de véhiculer plein de faussetés sur la révolution tunisienne, sur la jeunesse tunisienne et sur ses projets! Vous allez propager toutes ces faussetés à vos auditeurs alors que l’exemple Tunisien se doit d’être étudié et discuté rigoureusement! Vendez votre caméra et vos objectifs, planchez sur votre arabe tunisien qui est exécrable, visitez peut-être Tataouine (si vous aimez tant Star Wars), allez quelques jours à la plage, fermez les comptes Facebook et Twitter de Projet T et rentrez chez vous!
      – [Gabriel et Laurent de concert] …
      – [Platon] Et cessez d’écrire des billets philosophiques douteux!


      Texte de Gabriel

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