L’océan est sous le vent

Le temps passe vite dis-donc! Dans une semaine ça fera mois que nous avons quitté Montréal. Un mois qu’on essaye de s’établir, de trouver nos repères et surtout débuter notre recherche dans l’intrigante cité de Tunis.

Qu’avons-nous fait depuis la dernière fois qu’on s’est parlé? Deux choses : des rencontres et des voyages. Et ces deux se concluent en un truc : on apprend.

Depuis qu’on est bel et bien installé dans notre petit, frisquet mais non moins charmant appartement S+1 perché au sommet de Bardo, notre principale activité consiste à trouver des amis. Notre journée typique commence généralement autour d’un succulent café instantané à se rappeler qui nous devons rencontrer aujourd’hui. La veille on aura appelé une ou deux personnes puis envoyé un courriel à une ou deux autres, toujours dans le but de pouvoir aller à la rencontre de ceux qui travaillent à changer la Tunisie (au moins en partie). Ensuite on se met en marche… pour aller prendre le thé. Et puis on discute.

On a rencontré toute sorte de personnes formidables. Artistes, réalisateurs, activistes, musiciens, médecins, organisateurs. Chacune de ces rencontres est un nouveau point de vue qui nous donne une perspective éclaircie sur une Tunisie jalouse de ses secrets. J’adore ces moments. Si parfois ils confortent l’idée que j’avais la société tunisienne, la plupart du temps ils la déconstruisent pièce par pièce.

C’est spécialement le cas lorsqu’il s’agit de la révolution de jasmin. À chaque fois que je discute avec un Tunisien on finit toujours par ça, la fameuse révolution.

Les traces et vestiges de cette période désormais mythique sont partout. Par exemple, la station de métro à côté de laquelle nous vivons est connue sous le nom de station du 7 novembre. Mais, la première fois que nous y sommes arrivés, la seule chose que j’ai vu, c’est la date 14 janvier 2011 placardée partout. Nous ne nous sommes pas trompés pourtant. C’est simplement que le 7 novembre réfère au jour où Ben-Ali fût sacré président en 1987. Le 14 janvier 2011, en revanche, c’est la date où le même Ben-Ali a quitté le pouvoir après des semaines de colère chez les citoyens.

Au-delà des changements toponymiques, qu’y a-t-il de de nouveau ? Le sentiment général qu’on a lorsqu’on parle à un Tunisien à propos de la révolution, c’est qu’au fond bien peu de choses ont vraiment changé. Et ils n’ont pas tout-à-fait tort. Mohammed Bouazizi, le jeune qui s’est immolé à Sidi Bouzid et dont la triste fin fût l’étincelle qui a embrasé la Tunisie en 2010, a protesté simplement parce qu’il ne pouvait gagner sa vie convenablement. Ce qu’il voulait c’était certes un peu de liberté, mais d’abord et avant tout de la justice. Une justice économique qui aurait permis à lui et d’autres jeunes Tunisiens de ne pas avoir à vivre dans une misère inqualifiable. Quatre ans plus tard, on est encore au point de départ. Le taux de chômage chez les jeunes est anormalement élevé et de nombreux tunisiens vivent encore dans la misère.

Du point de vue politique on arrive au même constat. Malgré l’adoption d’une nouvelle constitution, d’un nouveau parlement et d’un nouveau président, la perception des jeunes Tunisiens c’est que les même gens s’accrochent encore aux rênes du pouvoir. Beij Caid Essebsi est le nouveau chef d’état tunisien. Il était aussi ministre durant les règnes de Bourguiba et Ben-Ali. Il en va de même pour plusieurs membres de Nida Tounes, le parti à la tête du nouveau gouvernement.

Somme toute, les jeunes sont déçus. Après une révolte dure, coûteuse mais admirablement pacifique, la Tunisie est dans une situation comparable à l’époque de Ben-Ali. Les jeunes tunisiens sont essoufflés comme un coureur qui ne voit jamais la ligne d’arrivée. En discutant avec des Tunisiens, on ne nous parle presque jamais des gains de la révolution, ce qu’elle a apporté de positif. Et pourtant…

Pourtant ils sont gigantesques ces gains. Peut-être est-ce le fait de voir quotidiennement des problèmes réels et concrets comme le chômage, la violence et la misère. Peut-être n’est-ce que le peu de temps qui s’est écoulé depuis la révolution. Mais une chose m’apparaît de façon claire : la Tunisie est une société incommensurablement plus libre qu’avant.

Il faut dire que, sous Ben-Ali, les meurs, les idées et la pensée des citoyens étaient dictées par les vœux du palais présidentiel. La presse était muselée et contrôlée par l’État. Internet, censuré. Le port du voile était interdit dans les universités et autres institutions étatiques. En plus, la Tunisie n’était rien de moins qu’un état policier. Finalement, la vie associative n’était tolérée que si elle se conformait à la volonté du gouvernement.

Avec la révolution, tout ça a changé. Les libertés de croyance, de culte, d’expression et d’association ne sont aujourd’hui plus restreintes par l’État, mais au contraire défendues par une constitution libérale. Cette transition dans un laps de temps si restreint, elle m’apparait comme un fabuleux bond en avant. C’est un changement que peu de peuples ont vécu et trop peu vivront. Grâce à ces gains, on observe un tissu sociale solide, diversifié et bouillant d’activités. Les artistes s’approprient de nouveau espaces de création. Les journaux, blogues et autres magazine émergent et défendent leurs acquis. Enfin, il nous est impossible de recenser toutes les associations et groupes qui naissent un peu partout dans le pays. Si ça ce n’est pas respirer à pleins poumons. Alors mabrouk touensa!

C’est vrai que la liberté ne semble pas être d’une grande aide lorsqu’on n’a pas de travail et qu’on meurt de faim. La liberté elle-même n’apporte pas la justice. Mais c’est au-dessus des fondations d’une société libre qu’on bâtit une société juste.

Texte de Laurent

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