2014 ou l’évanescente frontière de la fiction

Projet T c’est un projet de film. Moi je suis philosophe (certifié depuis janvier!). Rien de plus naturel donc que de réfléchir, philosopher et écrire quelques lignes sur le 7ème art. En conséquence, voici la première chronique cinéma du blog le plus insaisissable des internets.

J’ai vu deux films au courant de la dernière année. Deux films qui m’ont touchés et m’ont fait réfléchir énormément. Toutefois, ils l’ont fait de manières bien distincte, même inverses je dirais.

Boyhood

Le premier c’est Boyhood. Ce film est le projet impensable de Richard Linklater (Before Sunrise, Waking Life, Dazed and Confused). Tourné avec les quatre même acteurs principaux sur une période de douze ans (!), Boyhood ne trouve ne trouve aucun équivalent dans le cinéma. C’est un objet unique de par sa forme incomparable.
L’idée de Linklater était de mettre en image l’évolution de la vie d’un enfant jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge adulte. Cet enfant, c’est Mason (Ellar Coltrane). On suit Mason et son évolution dans une famille typique, presque trop banale du Texas. Sa mère (Patricia Arquette) et son père (Ethan Hawke) se sont séparés alors que Mason était tout jeune, mais les deux sont vraisemblablement des figures importantes dans l’évolution du protagoniste.

Ce qui rend Boyhood si spécial c’est le rapprochement entre le synopsis (bel et bien fictif) et la réalité de l’époque dans laquelle l’histoire est ancrée. À plusieurs moments, on se croit absorbé dans un reportage sur la vie quotidienne des texans du 21ème siècle plutôt que dans un film de fiction. Linklater réussi ce coup de génie grâce à plusieurs méthodes très puissantes.

On notera évidemment la durée du tournage parmi celles-ci. Mais le récit de Boyhood est ancré dans le réel grâce à une panoplie d’autres astuces; un fil narratif très tenu avec très peu d’intrigue, un peu comme le fil de nos vies; un jeu de caméra patient et observateur qui place le spectateur dans un état contemplatif; et l’utilisation constante, presqu’abusive, de référents musicaux (la trame sonore consiste essentiellement aux hits musicaux des années 2000), culturels (par exemple les jeux vidéo auxquels Mason s’adonne) et politiques (le père de Mason qui pourfend la guerre d’Irak et soutient la campagne d’Obama en 2008).

Boyhood, c’est l’album de photos de notre jeunesse confectionné avec soin par nos parents et qu’on dépoussière une fois de temps à autre. C’est un fil d’images, de moments, d’émotions qui forme un ensemble continu sans pour autant créer un narratif bien développé qui fait sens, avec une intrigue et un dénouement. Au bout du chemin, on est un peu comme Mason qui demande à son père : « What’s the meaning of all this? ». Question éternelle à laquelle on ne peut répondre que bien peu de choses tout comme on pourrait répondre par un livre de mille pages.

CitizenFour

Le second film est CitizenFour. Documentaire extrêmement important s’il en ait un, CitizenFour est le récit incroyable du whistleblower Edward Snowden, du journaliste Glenn Greenwald et de la documentariste (réalisatrice de ce film) Laura Poitras (The Oath, Flag Wars). À l’été 2013, ces deux derniers personnages reçoivent des messages encryptés d’un homme qui soutient détenir des renseignements privilégiés sur les agissements de la National Security Agency (NSA), l’un des plus importants services de renseignements aux États-Unis. Les messages sont signé « CitizenFour ».

Le correspondant anonyme demande alors à Poitras et Greenwald de venir le rencontrer dans sa chambre d’hôtel à Hong-Kong. C’est là qu’ils prendront contact pour la première fois avec Edward Snowden, le fameux CitizenFour. Le reste de l’histoire est maintenant trop bien connu. Snowden, un informaticien de la NSA, révèle à Greenwald que son agence a mis en place des programmes d’espionnage qui dépassent l’imagination des plus grands romanciers policiers. Les États-Unis découvrent d’où provient la fuite. Il s’en suit l’une des plus haletante et médiatisé chasse à l’homme de l’histoire.

L’essentiel de CitizenFour se déroule dans ladite chambre d’hôtel de Hong-Kong. Poitras déballe sa caméra aussitôt que la rencontre entre les trois débute. Ils resteront prisonniers de cette chambre pour les jours suivants. Poitras filme tous, sans égard à la qualité de l’image qui en ressort. Elle sait qu’elle capture une rencontre d’une importance historique et elle ne veut pas en perdre une seule seconde. Pendant ce temps, Snowden explique ses secrets et révèle ses intentions avec la patience d’un homme qui a déjà tout perdu. Il dévoile les moindres mécanismes par lesquels la NSA s’incruste dans nos vies privées pour emmagasiner la plus grosse base données sur terre.

Ce qui est formidable dans ce film c’est l’ambiance angoissante qui s’immisce et s’installe dans nos esprits. Bien que la majeure partie du film soit tournée à huis clos dans une chambre d’hôtel hongkongaise tout ce qu’il y a de plus banal, on se sent, comme Edward Snowden, traqué, suivit, épié. À un certain moment dans le film l’alarme de feu part. Un moment d’énervement soudain et insoutenable est capté par l’objectif de Poitras. Snowden appelle l’accueil de l’hôtel pour apprendre qu’il ne s’agissait en fait que d’un test hebdomadaire du système d’alarme. Et c’est ça CitizenFour. C’est le sentiment presque paranoïaque qu’on ressent lorsqu’on espionne nos vies. CitizenFour c’est l’ère de la surveillance dans laquelle nous sommes plongés. Presque paranoïaque dis-je parce que la vraie paranoïa c’est une peur injustifiée de se faire épier. Dans le cas de Snowden, et dans nos cas à tous, cette peur est tout sauf injustifiée. Nous sommes épiés.

On regarde le documentaire de Poitras de la même manière qu’on lit un roman de John Le Carré. On en apprend sur ce qu’on devine être un énorme complot et, surtout, on suit une aventure digne des meilleurs thrillers, avec une intrigue et un dénouement. Sauf que ce n’est pas de la fiction… C’est le réel.

La mince frontière du réel

Le premier film est une fiction, une histoire inventée, mais qui pourtant, dépeint avec une minutieuse justesse le réel dans lequel on vit (et dans lequel j’ai vécu). Le second est un documentaire, une histoire vraie, mais qui, par sa forme narrative et cinématographique, nous tient au bout de notre siège et nous transporte dans un monde qui paraît invraisemblable. Au fond, lequel est documentaire? Lequel est fiction?

Le cinéma est un art bien particulier qui consiste en l’agencement de deux média : l’image en mouvement et le son. L’image en mouvement et le son, c’est les sens premiers avec lesquels on appréhende le monde. Dans cet esprit, le cinéma est la forme d’art qui nous rapproche le plus de notre expérience du réel. Bien que restreint par un certain champ visuel et limité par une certaine bande sonore, le cinéma demeure néanmoins un outil qui sait faire voyager le spectateur dans un espace où la fiction tend à se dissiper. La barrière de la fiction devient évanescente.

Alors, qu’est-ce qu’on catégorise lorsqu’on trace une frontière entre film de fiction et documentaire si ce n’est pas le lien qu’ont les films avec la réalité? Par exemple, comment choisi-t-on de classifier un film comme biopic plutôt que comme documentaire sur un personnage historique? Je n’ai malheureusement aucune réponse à cette énigme.

Quant à Boyhood et CitizenFour, la cérémonie des Oscars s’est chargée de répondre à la question. Le film de Linklater est un des favoris pour remporter le prix dans la catégorie long-métrage de fiction alors que celui de Poitras est le principal prétendant au prix du meilleur documentaire. Frontière de la fiction ou non, ils méritent chacun les grands honneurs.

Texte de Laurent

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