Conversations capsiennes ou le dilemme de l’ « islam » radical


« Avez-vous commencé à filmer? »

À l’heure actuelle, Projet T n’a… aucune image de tourné! Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle? À tout le moins, c’est ce que nous avions planifié! Notre premier mois serait passé à faire du repérage, c’est-à-dire, à rencontrer des jeunes tunisiens qui pourraient potentiellement faire partie de notre film et/ou qui nous renseigneraient plus généralement sur la société civile en Tunisie aujourd’hui. Ce mois est d’autant plus important et intéressant puisqu’il nous permet de découvrir le pays, ses villes aux labyrinthiques médinas, ses routes et villages dans le désert, son rythme incompréhensible (insensé?), et ses habitants, dans leur quotidien, avec leurs histoires, espoirs et déceptions. Ce mois, nous le savons, imprègnera assurément notre film.

De quoi parlons-nous dans nos rencontres? De leur association, de notre film; de la révolution tunisienne, des mouvements sociaux québécois; de l’arabe tunisien; de littérature, de musique, de cinéma, d’histoire, de soccer/foot (‘culture’ en arabe, c’est  ‘ثقافة’ (thaquaafa); et les tunisiens utilisent parfois ‘thaquaafoot’ pour exprimer leur passion du foot); du froid impressionnant qu’il fait à Tunis (de quoi rendre Éric Duhaime climato-sceptique) (oups, on me confirme qu’il l’est déjà).

Cependant, un sujet qui prend d’assaut et bombarde chacune de nos conversations ici et les bulletins d’information chaque jour : les divers groupes « islamistes » violents en Afrique et au Moyen-Orient, tels l’État islamique, Boko Haram, Al-Qaïda, etc. Cela s’explique en partie par les quelques attaques perpétrées par ces groupes principalement contre des forces de l’ordre ici; par la récente présence d’une succursale de l’État islamique chez un de nos voisins, la Libye; par la participation d’un nombre impressionnant de jeunes Tunisiens à ces groupes; par le fait que la grande majorité des Tunisiens sont musulmans et que ces groupes justifient leurs attaques par des discours qu’ils disent « islamistes ».

Bien que tous ici dénoncent ces actes comme étant horribles et immoraux, les opinions concernant l’utilisation de l’adjectif ‘islamiste’ pour qualifier ces organisations divergent. D’un côté, accepter de qualifier ces groupes « d’islamistes » semble mener directement à la conclusion que l’islam fait l’apologie de telles violences. C’est ce qu’un vendeur de pâtisseries (excellentes d’ailleurs) nous a dit à Gafsa : « N’allez pas à Kasserine! Là-bas se trouvent de dangereux groupes violents se réclamant à tort de l’islam, car, croyez-moi, l’islam est une religion de paix! » D’un autre côté, refuser de les qualifier ainsi semble nier ou passer sous silence le fait que ces organisations clament haut et fort que l’islam recommande de telles actions et ont même développé une impressionnante littérature à cet effet. Ce dilemme ce reflète non seulement dans la rhétorique de nos rencontres, mais aussi dans les multiples réactions émotives que le sujet soulève.

Évidemment, résoudre ce dilemme requiert clarifier ce que l’on entend par ‘islamiste’. Pour les fins de la discussion, entendons-nous qu’‘islam’ réfère aux textes sacrés des musulmans, le Coran et les hadith. Appelons ceux refusant de qualifier ces groupes d’islamistes les « Objectivistes » et ceux acceptant les « Subjectivistes ». On peut ainsi (grossièrement) exprimer les deux positions :


Objectivistes : Une organisation est islamiste si, et seulement si, elle suit les dogmes de la vraie interprétation de l’islam.

Subjectivistes : Une organisation est islamiste si, et seulement si, elle suit les dogmes d’une des nombreuses interprétations de l’islam.

[Semi-Subjectivistes : Une organisation est islamiste si, et seulement si, elle suit les dogmes d’une interprétation correcte de l’islam.]


Les Objectivistes raisonnent ainsi : puisqu’il y a une seule vrai interprétation de l’islam et que l’État islamique, Boko Haram, Al-Qaïda ne suivent pas ses dogmes, ils ne sont pas des groupes islamistes. Les Subjectivistes raisonnent ainsi : puisqu’il y a de nombreuses interprétations de l’islam et que ces groupes suivent les dogmes de l’une d’entre-elles, ils sont islamistes. [Les Semi-Subjectivistes, eux, peuvent prendre l’une ou l’autre des positions.]

Comment les Objectivistes expliquent-ils que ces organisations se réclament de l’islam bien qu’elles ne soient pas islamistes?  Ils peuvent répondre qu’interpréter le Coran est très difficile – entre autres en raison de la langue, ainsi que nous l’a fait remarquer notre ami capsien Oussama – et que ces groupes croient suivre les dogmes de la vraie interprétation bien qu’ils se trompent. Comment les Subjectivistes évitent-ils la charge que l’islam fait la promotion de la violence si ces groupes sont bel et bien islamistes?

Cette question soulève d’intéressants débats portant sur les  techniques d’interprétation du Coran. Un de nos amis de Gafsa nous a offert une réponse, dans un café assombri par la nuit, la vapeur des cafés et la fumée des cigarettes.


« Certaines interprétations du Coran sont meilleures, plus authentiques, que les autres. Une interprétation est meilleure qu’une autre si elle est en accord avec les principes fondamentaux du Coran, principes qui guident ce que recommande l’islam. Les interprétations des groupes islamistes radicaux sont en contradiction avec ces principes fondamentaux; donc elles sont moins bonnes, moins authentiques que les interprétations pacifistes, qui elles, suivent ces principes. L’islam ne fait donc pas la promotion de la violence puisque seules ses interprétations mauvaises et tordues sont violentes. »


Il est intéressant de noter que cette réponse repose sur une technique interprétative qui est la même que celle utilisée par plusieurs musulmans se qualifiant de « progressistes » (je recommande ce bouquin) et « féministes » (et celui-ci). Cependant, cette même technique est aussi utilisée par certaines figures chères aux groupes « islamistes » violents, par exemple, par Saïd Qutb, une influence supposément marquante d’Al Qaïda. Dans son ouvrage le plus connu معالم في الطريق (Milestone), Qutb affirme qu’ « [u]n musulman est quelqu’un dont la déclaration [« Tu n’auras d’autres dieux qu’Allah »] a pénétré le cœur complètement, car tous les piliers de l’Islam et de la foi en sont déduits » (traduction de l’anglais (!), p. 87). Ainsi, selon Qutb, ce que doit faire un vrai musulman est prescrit par « ces principes qui ont été rapportés par le Messager d’Allah » (p. 96). Combinant son principe que tu n’auras d’autres dieux qu’Allah à la « méthode islamique » (chapitre 3), Qutb développe sa désormais célèbre doctrine du jihad (guerre sainte) offensif dans son chapitre suivant : dans certains cas, il est moralement justifié de détruire un état non-musulman neutre et d’y instaurer la Shari’ah (loi divine).

Que les Subjectivistes et Qutb utilise la même technique d’interprétation est manifeste dans leur utilisation des hadith et de l’Ijtihad (raisonnement par analogie). Notre ami de Gafsa et Qutb ont tous deux une certaine méfiance à l’égard des hadith : si un hadith est en conflit avec un principe fondamental du Coran, le Coran a préséance. Aussi, tous deux sont d’accord qu’il est parfois justifié d’utiliser l’Ijtihad pour déterminer ce que recommande l’islam sur des sujets où les principes fondamentaux sont silencieux (p. 96).

Il est fort probable que les Subjectivistes veuillent éviter cette conséquence : leur technique d’interprétation pour développer des interprétations authentiques de l’islam est aussi utilisée par des penseurs légitimant le jihad offensif. Cela signifie qu’en soit, cette technique n’est pas suffisante. Ce que les Subjectivistes doivent aussi faire, c’est identifier ce qu’ils croient être les principes du Coran, arguer qu’ils sont bel et bien fondamentaux, et dire en quoi les groupes « islamistes » violents violent ces principes. Les Subjectivistes peuvent aussi faire bataille à Qutb sur le plan théologique en critiquant sa sélection de principes fondamentaux, son interprétation très, très politique de « Tu n’auras d’autres dieux qu’Allah » (chapitre 5) et sa défense du jihad offensif – ainsi que l’ont fait plusieurs interprètes du Coran, et ce, depuis plusieurs siècles.

En somme, une articulation des positions Subjectivistes requiert une discussion plus en profondeur des techniques d’interprétation du Coran, comme plusieurs le font et l’ont fait. Loin de donner une raison de désespérer et d’abandonner le débat, cela révèle plutôt la grande complexité et la grande richesse de ce texte, ce qui lui confère, comme les autres grands textes religieux, à la fois une grande force et une grande faiblesse : il est à la fois source de multiples interprétations pertinentes pour toute société et tout contexte; et source d’interprétations légitimant la violence et les pires atrocités.

Texte de Gabriel

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