L’arabe tunisien et l’arabe moderne standard


Il va sans dire que presque toutes nos conversations ici se déroulent en français, parce que les tunisiens parlent mieux le français (et l’AMS dans bien des cas) que nous ne parlons le tunisien (ou l’AMS). D’ailleurs, plusieurs se débrouillent aussi très bien dans d’autres langues : marchant à travers la médina de Sousse, nous nous sommes faits interpeller à maintes reprises par des vendeurs qui y allaient dans cet ordre : néerlandais, allemand, espagnol, anglais… et français! (Après enquête, cet ordre s’explique par le fait que Laurent est t’wiil barsha (voir plus bas), apparemment.) Comme quoi la meilleure façon d’apprendre une langue est de l’utiliser dans son quotidien.

J’avais promis, dans notre premier billet en Tunisie, d’écrire sur les différences entre l’arabe standard moderne (l’AMS) et l’arabe tunisien (le tunisien). Rapidement, ainsi que je le décris plus en détails dans un autre billet, l’AMS est une version standardisée et modernisée (qu’importe ce que cela veut dire) de l’arabe classique (ou coranique) qui diffère des langues arabes parlées dans les différents pays arabes. Car oui, l’arabe parlé en Tunisie diffère de celui parlé au Maroc, en Égypte ou en Arabie Saoudite. L’arabe du Coran est lui-même un genre particulier, souvent appelé « classique », qui demande plusieurs années d’études rigoureuses avant d’être bien maîtrisé. Ainsi, l’AMS est étudié par les élèves occidentaux curieux d’apprendre à maîtriser cette langue et de pouvoir discuter avec plus de 220 millions d’arabes dans le monde; malheureusement pour eux, l’AMS n’est pas vraiment parlé par aucun arabe dans le monde!

Plus précisément, l’AMS partage évidemment un très, très grand nombre de similitudes avec les autres langues arabes. Il est même enseigné, étudié et utilisé dans le monde arabe pour certaines communications plus formelles. En témoigne le fait que l’humble auteur de ces lignes comprend beaucoup mieux la radio et la télévision qu’il ne comprend ses amis au café d’en-bas! Donc, en théorie, si vous vous exprimez en AMS dans un pays arabe, les chances que votre interlocuteur vous comprenne sont plutôt bonnes. En pratique, dans le quotidien tunisien, par exemple, la réalité est quelque peu différente! Voici quelques différences entre l’AMS et le tunisien illustrées par quelques anecdotes de notre premier mois en Tunisie

Première différence notable, la prononciation du tunisien diffère de celle de l’AMS. L’exemple le plus marquant est la voyelle ‘a’, qui est prononcée comme un ‘èèè’ en tunisien. Aussi banal que cela puisse sembler, cela gêne beaucoup la compréhension. Prenez le mot ‘الباب’ (al-baab), qui signifie « la porte », mot très utile ici puisque plusieurs carrefours importants à Tunis sont en fait des portes de la vieille médina. Faisant mon jogging, je demande « فن هو باب البحر؟ » (fin houwa baab al-bhar? au lieu de fin houwè bèèb èl-bhèr?), où se trouve la porte de la mer (notez mon utilisation du ‘où’ tunisien, ‘فن’). J’obtiens pour réponse un regard incrédule et un « Sorry I don’t speak English ». S’entraîner à prononcer les ‘a’ en ‘èèè’ fait une énorme différence – notre propriétaire comprend parfois mieux Laurent que moi car ce dernier prononce bien les mots tunisiens qu’il connaît.

Deuxièmement, comme toute langue, le tunisien permet plusieurs contractions, notamment avec le ‘a’ court des adjectifs. Par exemple, pour dire ‘Il est grand’, en AMS on dit « هو طويل »  (houwa Tawiil). Histoire vécue : nous promenant dans les ruelles de la médina de Gafsa, un enfant pointe Laurent et dit :


Houwa t’wiil ! (Je comprends : « Il est Will !»)
La la, ismouhou Laurent (« Non non, il s’appelle Laurent »).
Laurent t’wiil barsha barsha! (Je comprends : « Laurent et(?) Will très très ! »)
– ???


Un de nos amis me tira de ma perplexité en me mimant ce que ‘t’wiil’ voulait dire, par opposition à ‘sghiir’ (‘صغير’ (Saghiir) en AMS). Je compris alors que la première voyelle de la plupart des adjectifs (un ‘a’ dans bien des cas) est contractée. Règle générale, lorsqu’un mot contient deux ‘a’ ou plus, le premier est contracté.

Troisièmement, la conjugaison des verbes en tunisien est légèrement différente. Par exemple,  le « je » tunisien au présent est le « nous » AMSien; pour le « nous » tunisien, il suffit d’ajouter « ou » à la fin du « nous » AMSien. J’ai appris cela en échouant lamentablement mon premier test de tunisien dans la voiture d’un ami sur le chemin Sousse-Tunis. Alors qu’il se fait tard et que nous avons tous faim, il me dit « Ah oui, tiens, je vais tester ton arabe : OuHib Nèckèèl ! Tu as compris? ». Ne prêtant aucunement attention au contexte; croyant que le ‘n’ de ‘Nèckèèl’ signifie le « nous » au présent comme en AMS; et étant confus par la prononciation différente des ‘a’ et des ‘ق’; je lance, très incertain : « Tu as dit ‘J’aime notre discussion’ ? » (« J’aime (ce de quoi) nous parlons » [Ouhib (…) naqoul]). Encore une fois, un regard incrédule me signifia sans l’ombre d’un doute que je m’étais trompé. Évidemment, par le contexte, on pouvait deviner qu’il venait de dire « J’aime manger ».

En AMS, « J’aime manger » se dit plutôt « احب الاكل » (Ouhib AlAkal), ce qui montre que certaines constructions verbales diffèrent légèrement dans ces deux langues. Curieusement, le tunisien suit des règles grammaticales s’apparentant au français dans plusieurs constructions, là où l’AMS fonctionne comme l’anglais, entre autres parce que les (très célèbres chez les étudiants de l’AMS) المصدر (al-mouSdar) (forme nominale d’un verbe dénotant l’action exprimée par le verbe, e.g. ‘découpage’ est le المصدر de ‘découper’) ne sont peu ou pas utilisés en tunisien (!الحمد لله).

Reprenons la phrase ‘J’aime manger’. En tunisien, on dit l’équivalent de « J’aime je-mange »/« I like I-eat (#)» (car l’arabe n’a pas vraiment de forme infinitive pour les verbes). En AMS, on dit « J’aime mangeage (#) »/« I like eating ». Pour « J’aime manger du poulet », on obtient «  احب نكل دجاج »/« J’aime je-mange poulet »/« I like I-eat chicken (#) » en tunisien et « احب ان اكل دجاج »/« J’aime à je-mange poulet (#) »/« I like to I-eat chicken » en AMS. Ainsi, comme en anglais, l’AMS utilise la forme nominale des verbes (eat/eating) dans certains cas; comme en français, le tunisien ne l’utilise que très peu.

Quatrièmement, et plus significativement, le vocabulaire du tunisien diffère grandement du vocabulaire de l’AMS. C’est ce qui complique le plus une conversation entre un AMSien et un tunisien. Tous les interrogatifs et adverbes, plusieurs verbes, adjectifs et noms diffèrent. Cependant, et pour notre plus grand bonheur, le tunisien utilise beaucoup de mots et de constructions françaises, au quotidien comme dans des contextes plus formels! Par exemple, ne faites pas comme l’auteur de ces lignes et commandez « خبزين » (khoubzain) (deux pains) au vendeur de baguettes; ici, on dit « zouz (deux) baguettes ». L’utilisation de prépositions telles ‘donc’, ‘en fait’, ‘et puis’, etc. est courante, de même que l’utilisation d’adverbes (‘vraiment’, ‘correctement’, ‘parfaitement’, etc.) ou carrément de phrases complètes bien placées (‘Donc voilà pourquoi j’ai fait ainsi’, ‘C’est ça le problème, tu vois?’, ‘Et maintenant j’en peux plus!’, etc.). Ce mélange est très différent de l’utilisation de l’anglais au Québec, où nous françisons des mots isolés et où nous n’utilisons principalement que des noms et adjectifs dans une phrase de grammaire française (‘Je checkerai ça’, ‘Mets tes toasts dans le toaster’, ‘C’était vraiment akward comme situation…’, etc.), et ce, seulement dans des contextes informels. Dans les contextes formels, on évite ces expressions ou on les précède d’un « Si vous me permettez l’expression… ».

Il va de soi que les membres de Projet T utilisent cette inclusion du français dans le tunisien à leur avantage.  Par exemple, je reviens tout juste du meilleur coiffeur de toute la Tunisie (il m’a même montré ses médailles), où nous avons eu une conversation exclusivement en arabe alors qu’il terminait « une œuvre d’art sur [m]a tête ». Outre le fait qu’une conversation avec un coiffeur n’est généralement pas très technique, ce qui explique que nous ayons pu soutenir une telle conversation est quelle se déroulait dans un dialecte mêlant l’AMS, le tunisien et le français, qui devait sonner (je caricature à peine) ainsi:


– (Coiffeur) Pourquoi anti fi tounisia?
– (Moi) Liany journaliste fabisabab el-shoughl.
– Pour quel jariida?
– Aucun, fil haqiqa ana wa zamiily naf’alou film ‘an la vie associative shebab tounsiioun.
– Ah, intéressant.
Wa anti? Limadha anti houna?
Liani touensi wa coiffeur shoughli, évidemment!
Touhib shoughlouk?
– Oui oui, hamdou-lillah!
Wa anti bon dans votre travail?
Aï aï, ana ahsan coiffeur fil tounisia (envolée lyrique que je n’arrive à comprendre) shouf, shouf (il me montre des médailles) et donc, en fait, ana (autre envolée) shouf, shouf (autres médailles)… et donc voilà, je vous dis, je suis le meilleur coiffeur de toute la Tunisie!

Texte de Gabriel

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