L’alcool en Tunisie


La température ici est une suite de printemps montréalais. Trop souvent, on nous sert des nuages avec un froid humide qui pénètre sous la peau et une cruelle pluie à l’anglaise. À un point tel qu’Un p’tit tour est devenu l’hymne officiel de notre appartement. Cependant, sans trop d’avertissements, des jours ensoleillés et brûlants viennent nous rappeler subitement que nous sommes en Tunisie. Et ces jours réveillent en nous l’envie printanière de la terrasse.

Cependant, très rares sont les terrasses où il est possible de boire un verre. Même sur la très célèbre avenue Habib Bourguiba, avec les palmiers, les cafés et les touristes. On peut certes apercevoir à travers la fumée de cigarettes quelques hommes nonchalamment attablés au Café de Paris devant des bouteilles d’Heineken, mais à l’intérieur seulement. Sur les terrasses, sous les arbres, vous pouvez prendre le thé à la menthe (avec une tonne de sucre), un express, un direct (petit café au lait) ou un jus d’orange fraîchement pressé. Mais pas de bière ou de vin. S’éloignant du centre, dans La Fayette, étudiants, jeunes professionnels et expatriés se retrouvent autour d’un verre en plein air à la sympathique Villa 78, mais dans la cours intérieure seulement. Sinon, les autres bars sont exclusivement intérieurs.

Impossible d’acheter un produit alcoolisé dans le Bardo, le quartier où nous habitons, là où le ratio café-terrasses/habitants frôle le 1 pour 1. Pour les fans d’évènements sportifs télévisés que nous sommes, il était tout naturel de se joindre aux rassemblements nocturnes au café d’en-bas pour écouter la Coupe d’Afrique ou la Ligue des Champions; l’était un peu moins de regarder ces matchs en sirotant un express et au lieu d’une pinte. Plus étrange encore était ce concert rock en plein après-midi auquel nous avons assisté qui promettait « une consommation à l’achat d’un billet d’entrée »; le serveur de clarifier : « Non non, on ne sert pas de bière, mais que des consommations de café ou de thé. »

Les Tunisiens boivent-ils alors? Apparemment plus que n’importe où ailleurs au Maghreb. Plusieurs bars sont remplis à craquer les soirs de fin de semaine. Et il est possible de s’acheter quelques bières dans certains quartiers, le plus souvent dans une ruelle sombre étroite, dans un petit entrepôt encagé lugubre, à l’arrière d’une épicerie. Vous devez faire patiemment la queue (c’est d’ailleurs le seul endroit, à ma connaissance, où les Tunisiens la font) avant de crier au travers une grille au vendeur le nombre de cannes ou de bouteilles que vous désirez. Il s’acquitte de votre commande en courant et précipite vos consommations dans un sac brun, comme pour être bien certain que personne ne voit ce que vous avez acheté et combien. Bien qu’ouverts en soirée, ces endroits sont étrangement fermés les vendredis aux Tunisiens seulement, pour une raison que personne n’explique (« C’est complètement raciste et dégueulâsse! C’est pour ça qu’on se fait amis avec des expats comme vous! » nous a confié un de nos bons amis ici.)

Qu’est-ce qui explique cette place, très différente de la nôtre, que l’alcool occupe ici en Tunisie? Les limites d’une explication religieuse se manifestent dès les premières lectures de certains passages du Coran et de la Bible.


« Ils te demandent à propos des intoxicants et des jeux de hasard. Réponds : dans les deux il y a un énorme péché et des moyens s’enrichir pour l’homme, et leur péché est plus grand que leur profit. Et ils te demandent ce pour quoi ils devraient dépenser. Réponds : ce pour quoi vous pouvez épargner. Ainsi Allah clarifie pour toi ces communications, qui peuvent te préoccuper. » Coran, Surah 2 (al-Baqarah), ayah 219


« Oh toi croyant! Les intoxicants, les jeux de hasard, al-ansāb, and al-azlām (flèches pour trouver la chance ou prendre une décision) sont une abomination de l’œuvre de Satan. Donc évitez cela pour connaître le succès. » Coran, Surah 5 (al-Ma’idah), ayah 90

Ce premier passage du Coran laisse sous-entendre que consommer de l’alcool n’est pas haram (interdit) car il peut avoir quelques effets bénéfiques. Le second n’interdit pas explicitement sa consommation, mais l’on sent bien qu’il exprime une pensée plus dure à sa consommation. Certains en concluront que la consommation d’alcool est halal (permis) mais avec modération puisque ces deux passages n’interdisent pas explicitement sa consommation. D’autres en concluront que le second passage recommande l’interdiction de la consommation d’alcool; et que ce second passage a préséance sur le premier, conformément à la doctrine d’abrogation selon laquelle certains ayah ont préséance sur d’autres puisqu’ils ont été révélés (par exemple) plus tard, après ces premiers. Le débat, évidemment, se complexifie ensuite assez rapidement.

La Bible manifeste aussi une attitude ambigüe à l’égard de l’alcool.


« Va, mange ta nourriture avec bonheur, et bois ton vin avec un cœur heureux, car c’est maintenant que Dieu préfère ce que tu fais. » Ecclésiastes 9 :7


« Les actes du péché sont évidents : … l’ivrognerie, les orgies, et leur semblables. Je t’avertis, ainsi que je l’aie déjà fait, que ceux vivant ainsi n’hériteront pas du royaume de Dieu. » Galates 5 :19-21


« Ne te soûle pas avec du vin, ce qui mène à la débauche. Emplie-toi de l’Esprit au lieu. » Éphésiens 5 :18

La permission ou l’incitation même à boire exprimée dans le premier passage contraste significativement avec les mises-en-garde ou les interdictions pures et simples exhortées dans les deux autres. La Bible interdit-elle la consommation d’alcool? Peut-être que non : il serait assez curieux que Jésus ait dit : « Prenez et buvez, ceci est mon sang livré pour vous » et que boire le vin qu’il tendait ainsi soit interdit. Mais l’ambivalence manifestée dans les passages de la Bible ouvre la porte à un débat sur son interdiction ou sur les limites raisonnables de sa consommation. Ainsi,  la place différente qu’occupe l’alcool en Tunisie par rapport à Montréal ne s’explique pas simplement par des différences marquées entre le Coran et la Bible.

Plus intéressants et plus riches encore que les divers discours religieux sur la consommation d’alcool sont les perceptions et attitudes, parfois contradictoires, des gens envers elle. Du serveur de café qui me prend par l’épaule et m’indique en chuchotant, comme un complice, où se trouve le bar le plus près après que je lui ai demandé (un peu trop fort) « ‘Indak biera? »; au type complètement saoul qui m’empêche de sortir des toilettes d’un bar jusqu’à ce que je déclare, à sa satisfaction, « Mohammed rassoul Allah! » (Mohammed est le messager d’Allah); en passant par notre propriétaire qui raconte les multiples histoires de beuveries qu’il a vécues avant son accident cardio-vasculaire qui le décida à mener une vie religieuse et ascétique sans alcool, à la mosquée cinq fois par jours, jeûnant deux fois par semaine; et par nos nombreuses soirées autour d’un verre avec des jeunes Tunisiens, religieux ou non, hommes ou femmes, voilées ou non; la Tunisie nous rappelle que la relation d’une personne à l’alcool est, avant d’être dictée par une quelconque religion, une affaire de pressions sociales, de convictions, d’histoires personnelles et de sorties le vendredi soir.

 

Texte de Gabriel

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