Deux jours dans notre quartier, Bardo

Nous sortions tout juste de la médina lorsque nos téléphones se sont mis à sonner. Un de nos bons amis tunisiens, notre propriétaire, un ami français, nos premiers hôtes tunisiens, des amis de Gafsa. Tous, avec une pointe d’angoisse à la gorge, nous demandent où nous sommes, si nous allons bien. La cause : des coups de feu ont été entendus dans le quartier où nous habitons, dans Bardo, près du Parlement. Des terroristes y ont été aperçus. Deux, trois. On parle même d’une prise d’otages dans le quartier.

Un ami, lui aussi à Bardo, nous somme de nous rendre à sa maison le plus tôt possible, pour notre sécurité. Le chauffeur de taxi hésite lorsque nous lui indiquons notre destination. Une fois arrivé, nous ouvrons la télé. L’inimaginable. Un attentat et une prise d’otages au musée de Bardo, à côté du parlement, en plein cœur de Tunis. Notre ami est atterré. « Nous sommes foutus. La Tunisie est foutue. Plus rien ne sera comme avant. » C’est l’incompréhension totale. Comment ont-ils pu s’introduire là? Et pourquoi viser des touristes? Ils nous avaient pourtant habitués à quelques attaques sur les forces de l’ordre au sud et sur les frontières, mais pas à Tunis même.

Fin de l’opération, les premiers bilans sortent : 17, 18, 19 morts. Nous décidons de retourner à la maison et de passer par le musée. Rien à voir, sinon quelques journalistes et des chars de l’armée, de la police, des ambulances. Quittant la scène avec notre caméra à la main, un homme dans la vingtaine, nous prenant pour des journalistes ou des touristes, nous demande de l’eau et nous affirme : « La Tunisie, ce n’est pas comme ça. On vous aime les touristes ici. Bienvenue en Tunisie! » Un peu plus loin, on nous arrête encore : « C’est un triste jour pour notre pays. Les terroristes essaient de nous détruire, mais ils ne réussiront pas! » Nous croisons ensuite un adolescent portant le chandail de club de soccer l’Espérance qui tient à nous dire : « À chaque fois qu’ils font une attaque, ils font aussi mal à tous les arabes. »

Voilà deux mois que nous sommes ici et on ne nous a jamais autant arrêtés sur la rue pour discuter. On sent la tristesse, la colère et le souci de rassurer l’étranger se bousculer chez nos interlocuteurs. Et un sentiment d’urgence, l’urgence de crier haut et fort son trop-plein d’émotions, son indignation. Comme à la manifestation nocturne au centre-ville, en face du théâtre municipal, où ont fusé des chants à l’unisson si spontanés que 20 minutes plus tard, à notre arrivée, la foule s’était dispersée.

Ce besoin de parler était encore plus fort le lendemain, alors que tous convergeaient vers le musée pour commémorer les victimes de l’attentat et faire front uni contre le terrorisme. Là, devant le monde entier, les Tunisiens ont chanté, crié, dansé, brandi des drapeaux, scandé des slogans, fait parader leurs affiches et pénétré en silence dans l’enceinte du musée, laissant au passage des fleurs sur les mares de sang séché sur l’asphalte, les planchers, les murs.

L’amalgame d’émotions des manifestants est difficile à cerner. On perçoit l’espoir dans l’appel à la solidarité d’une jeune fille qui, tenant à s’exprimer en anglais, déclare devant notre caméra que le terrorisme est un défi qui touche tous les pays du monde qui doivent par conséquent s’unir pour le vaincre. On sent une grande peine dans la voix brisée de d’une dame enveloppée d’un drapeau tunisien qui appelle à l’élimination de tous les terroristes. Et la colère dans la voix de cette autre femme qui nous assure que, contrairement au titre maladroit de Libération, « La Tunisie n’est pas finie et ne sera jamais vaincue! » Sa colère est d’autant plus grande que « Nous avons été Charlie nous aussi, avec eux! »

Étrangement, au coucher du soleil, une fois tous les journalistes partis, Bardo ne semble pas trop différent. Les propriétaires du café d’en face nous saluent avec la même familiarité, bien qu’un énorme bouc bêlant ponctuellement soit attaché ce soir près de leur terrasse. Mais au fond, malgré les multiples réactions et pensées qu’un tel évènement soulève, tous se doutent qu’un changement profond vient de se produire : les Tunisiens et le monde sont aujourd’hui plus unis qu’hier.

Voici quelques entretiens que nous avons eus le 19 mars, au lendemain des attentats.

asdf

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