Remarques sur la situation des femmes en Tunisie

Il est commun de comparer avantageusement la situation des femmes en Tunisie à celle des femmes dans d’autres pays arabes ou africains. La Thomson Reuters Foundation, par exemple, place la Tunisie au sixième rang sur les vingt-deux pays arabes, selon un sondage inspiré de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de l’ONU et effectué auprès de 336 spécialistes. Le Forum économique mondial la place au 123ième rang mondial selon l’indice d’écart global du genre qui mesure l’écart hommes-femmes dans les secteurs économiques, politique, de la santé et de l’éducation, soit au cinquième rang des pays du Moyen-Orient et du Nord de l’Afrique (MONA). L’organe législatif tunisien principal est aussi le deuxième du MONA en terme de représentativité des femmes, avec un score supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE avoisinant les 30%. De plus, contrairement à la quasi-totalité des pays du MONA, la nouvelle constitution tunisienne du 26 janvier 2014 ne contient aucun principe en conflit potentiel avec la convention onusienne ci-haut mentionnée. Elle introduit aussi « pour la première fois dans le monde arabe un objectif de parité hommes-femmes dans les assemblées élues » (Gaté, 2014). Enfin, notables sont ses articles 21, 34 et 46.


Article 21
Les citoyens et les citoyennes, sont égaux en droits et devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination aucune.
L’État garantit aux citoyens les libertés et les droits individuels et collectifs. Il leur assure les conditions d’une vie décente.


Article 34
Les droits d’élection, de vote et de se porter candidat sont garantis, conformément aux dispositions de la loi. L’État veille à garantir la représentativité des femmes dans les assemblées élues.


Article 46
L’État s’engage à protéger les droits acquis de la femme, les soutient et œuvre à les améliorer.
L’État garantit l’égalité des chances entre la femme et l’homme pour assumer les différentes responsabilités et dans tous les domaines.
L’État œuvre à réaliser la parité entre la femme et l’homme dans les conseils élus.
L’État prend les mesures nécessaires afin d’éradiquer la violence contre la femme.


Des études comparatives montrent aussi que la situation de l’éducation des femmes est meilleure en Tunisie qu’ailleurs au MENO.

C’est donc avec une vision assez positive de la situation des femmes que les membres de Projet T sont arrivés en Tunisie. Cependant, après quelques mois passés ici, notre perception s’est plutôt nuancée. Et, malheureusement, pas tout-à-fait positivement.

Ce qui frappe, les premières semaines ici, c’est la vie nocturne dès la tombée de la nuit. Après 20h, difficile de voir des femmes à l’extérieur. Les cafés ne sont remplis que d’hommes. Les rares piétons sur les artères principales sont masculins. Même les salons de thé, théoriquement mixtes, sont très majoritairement masculins. Il y a évidemment quelques bars du grand Tunis où se rencontrent hebdomadairement plusieurs jeunes, hommes et femmes; mais leur nombre est infinitésimalement petit comparé au nombre de cafés et bars unisexes.

Je me rappelle avoir posé la question à une journaliste du coin : « Si les hommes se rencontrent dans des cafés pour hommes, où les femmes se rencontrent-elles le soir? » Sa réponse : « Les femmes, si elles se rencontrent le soir, le font plus souvent à la maison, dans la sphère privée. » Difficile de ne pas voir dans cette situation une forme d’exclusion des femmes de la sphère publique. Cela concorde avec les témoignages de quelques-unes de nos amies qui affirmaient que leurs parents leur interdisaient de rentrer le soir après le coucher du soleil, et ce, même si elles avaient plus de 20 ans.

Une semaine ou deux plus tard, nous avons assisté à des scènes beaucoup plus choquantes aux dunes électroniques. Bien plus que le ratio hommes-femmes frôlant les 1:20 à ce concert électro, c’est l’attitude d’une partie significative de ces hommes qui nous pris de court : la totalité de nos amies ont rapporté avoir subi plusieurs attouchements tout au long du festival. La couverture de l’édition précédente suggère que de tels gestes ne sont pas rares dans des évènements du genre en Tunisie. Deux de nos amis nous ont aussi confirmé ne pas assister à ce genre d’événements « Parce que je n’ai pas envie de subir ça ». Et malheureusement, ce témoignage montre qu’attouchements et agressions ne sont pas que l’apanage de festivals-électro ou de soirées arrosées.

Plus perturbant encore ont été les discours machistes flagrants de certains hommes avec qui nous avons partagé café, thé et bières. Par exemple, un de nos interlocuteurs nous expliquait « qu’il est justifié, dans mon cas, que je couche avec plusieurs femmes puisque mon mariage n’est pas un mariage heureux; cependant, une femme qui fait de même est une putain, et je ne coucherais jamais avec une putain ». Le tout, évidemment, dit avec un air de dédain. Même après l’avoir forcé à reconnaître que ces doubles standards étaient forcément injustes, il maintenait sa position en soulignant les difficultés que pose l’immense pression sociale de se marier en Tunisie.

Évidemment, tous les Tunisiens ne pensent pas ainsi. Mais certaines situations déroutantes, telles celles décrites plus haut, laissent penser que ce discours est malheureusement répandu. Par exemple, nous avons vu à plusieurs reprises des hommes qui passaient en voiture crier des propos qu’il n’est probablement pas souhaitable de reproduire ici (notre tunisien n’est pas assez développé pour bien saisir ces nuances) à l’égard de femmes marchant dans la rue. D’autres nous racontent en riant comment ils « donnent une petite tape sur les fesses d’une jolie femme dans la rue ». Il nous est aussi arrivé plusieurs fois d’être reçus très, mais alors très chaleureusement chez une famille tunisienne où toutes les tâches domestiques liées au repas, de sa préparation à son nettoyage, étaient assurées par les femmes de la maison, de la mère à la fille en passant par la femme du frère et les cousines.

Cependant, ce qui a été le plus bouleversant, jusqu’à ce jour, ce sont les confessions partagées par certaines femmes qui décrivent les pressions énormes et les violences psychologiques et souvent même physiques auxquelles elles sont soumises parce qu’elles sont des femmes. Non seulement on nous a décrit des scènes où le père de la maison bat, menace de mort et dénigre quotidiennement ses filles; mais on nous a aussi assuré que cela n’était pas une situation exceptionnelle, que « je connais plusieurs autres filles à qui cela est arrivé mais qui refusent de le dévoiler publiquement car elles ont peur ».

Ainsi, il est bien évident que les rapports et travaux cités plus haut ne disent pas tout. Pour bien comprendre la situation des femmes dans un pays, il faut être attentif à toutes les formes d’oppressions et de discriminations desquelles elles sont victimes, aussi subtiles ou violentes puissent-elles être. Ceci requiert au moins l’observation minutieuse de leur quotidien, une dissection attentive des discours ambiants et surtout, l’écoute aussi emphatique que possible de ce qu’elles ont à dire. On ne peut mesurer l’ampleur, la violence et l’articulation du sexisme dans le quotidien d’une société. Par conséquent, il est important de rappeler ces documents ne peuvent, avec leurs outils statistiques, faire une analyse exhaustive de la situation des femmes dans un pays donné.

Pour être bien clair, je n’essaie pas ici de comparer la situation des femmes au Québec et en Tunisie ou de sous-entendre qu’elle y est pire qu’ailleurs, mais seulement de souligner la complexité et la multiplicité des mécanismes d’oppression des femmes, ainsi que nous avons pu le constater humblement au fil de nos rencontres et expériences ces derniers mois.

Texte de Gabriel

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s