Taxi Driver

En Tunisie pour se déplacer on a plusieurs options. À Tunis, on trouve ce que les Tunisois s’entêtent à nommer le métro, mais qui n’est en fait qu’un réseau de tramway. Le métro est abordable et accessible à plusieurs endroits. Le principal ennui c’est les attentes interminables entre deux trains. Parfois, on voit passer six métros dans la direction inverse avant d’en avoir un qui va dans le bon sens.

Pour le transport entre les villes on a de nombreux choix. Il y a le train, que Gabriel et moi n’avons pas eu la chance (ou la malchance) d’expérimenter encore. Un de nos amis nous racontait qu’il a dû endurer un voyage Tunis-Sfax en train pendant lequel il a passé la majeure partie de son temps à simplement chercher un coin où il pouvait respirer. Pas le moyen de transport le plus confortable, disons.

Il y a aussi le bus. Très chaotique au départ, il faut constamment se battre pour s’assurer une bonne place dans celui-ci. Sinon, on a des chances de rester debout. À noter que les sociétés de transport par bus n’ont pas pensées du tout au confort des êtres humains mesurant deux mètres.

Autrement, il y a aussi ce qu’on appelle les louages. Ce sont en fait des taxis collectifs qui peuvent contenir jusqu’à huit passagers. Chaque ville a sa gare de louage. Le principe est simple, efficace et très anarchique : les conducteurs des louages crient le nom de la ville où ils se dirigent et les passagers embarquent dans le louage qui leur convient. Les chauffeurs de louage ont la réputation d’être les pires conducteurs en Tunisie. Je ne peux pas juger puisque je n’ose même pas regarder la route lorsque le moteur démarre.

Il reste évidemment les taxis. Il faut savoir que les autos jaunes sont omniprésentes en Tunisie. Bien que ce soit le mode de transport le plus dispendieux, le taxi reste très abordable. Une course qui coûterait 15$ à Montréal revient tout au plus à 4 dinars ici (2,50$), si on ne se fait pas arnaquer comme des touristes à la sortie de l’aéroport.

Ce qui me plaît beaucoup avec les taxis c’est qu’ils sont en quelque sorte une vitrine sur la réalité tunisienne. Les chauffeurs de taxis ne tombent pas tous dans moule (excepter bien sûr qu’ils sont tous des hommes). Bien au contraire. On trouve des chauffeurs de tous genres. En discutant avec eux, on découvre la vraie couleur de la Tunisie.

C’est pourquoi on a décidé de vous faire le récit des quatre meilleures rencontres avec des chauffeurs dans les taxis tunisiens.

Numéro 4
Mohamed* – Le polyglotte qui aimait l’Islam

On a rencontré ce chauffeur dans un de nos trajets vers La Marsa. À partir de Bardo c’est une bonne trotte. Ça nous a donc permis d’avoir une bonne discussion avec le bonhomme. Mohamed est un vrai personnage. À peine entrés dans le taxi il nous souhaite la bienvenue dans élan de gentillesse dépassant la moyenne déjà assez élevé des Tunisiens. « Marhba bikoum »!

On se rend compte assez vite que Mohamed est un chauffeur d’exception. D’abord, il faut noter qu’il parle un nombre impressionnant de langues : Arabe Tunisien, arabe classique, français, espagnol et italien. À cela s’ajoute l’amazigh (ou le berbère), « la langue de son peuple », nous explique-t-il. Il n’est pas rare de croiser un polyglotte comme Mohamed en Tunisie. Souvent, dans les souks, on entend les vendeurs s’exprimer en plusieurs langues pour discuter avec un touriste. Le plus impressionnant dans tout ça, c’est que ces personnes n’apprennent pas ces langues à l’école (à l’exception de l’arabe et du français), mais simplement en parlant avec leurs clients.

Vers la fin de notre trajet, la discussion avec Mohamed prend une tournure religieuse. On se met à parler du Coran et de l’interprétation de celui-ci par les islamistes radicaux (lire Daech). J’ai eu de nombreuses discussions sur le sujet avec des Tunisiens et un des propos les plus récurrentes à ce sujet est que les islamistes radicaux – ceux qui pratiquent le jihad offensif – ne sont pas musulmans puisqu’ils ne suivent pas les enseignements du Coran. C’est précisément ce que Mohamed crois. Il ajoute de manière intéressante que lorsque l’apocalypse se produira, l’ange Gabriel sera chargé par Dieu de regarder dans le cœur des hommes pour savoir s’ils sont bons, indépendamment de leur appartenance religieuse.

Numéro 3
Mohamed* – Le journaliste nocturne

Il devait être 2h du matin nous sommes embarqués dans la voiture de Mohamed. On sortait d’un bar à La Goulette, une banlieue aisée de Tunis, où on avait fêté à l’occasion de mon anniversaire. Dès le début de la course, Mohamed se met à nous parler dans un français impeccable et nous pose plusieurs questions sur nos vies. D’où vient-on? Est-ce qu’on aime la Tunisie? Qu’est-ce qu’on fait ici?

Lorsqu’on lui explique qu’on tourne un documentaire sur les jeunes Tunisien, je vois ses yeux s’allumer comme les phares de sa voiture. « Je suis journaliste vous savez! Enfin, j’aimerais pouvoir l’être à temps plein ». Il nous explique, non sans tristesse, qu’il est chauffeur de taxi par dépit plutôt que par choix. S’il pouvait trouver de l’emploi dans son domaine de prédilection, le journalisme à la télévision, il n’aurait pas à traverser le lac de Tunis tard dans la nuit pour arrondir ses fins mois. Pour l’instant, il doit se contenter de quelques trop rares contrats, ici et là, comme assistant technique pour de chaînes françaises.

Mohamed est super intéressé par notre projet. Il nous invite à prendre un café pour discuter un peu plus. C’est de cette façon qu’on se retrouve dans un petit café, rue du Ghana à près de 2h30 du matin. La place est étrangement rempli. C’est peut-être le seul café ouvert si tard à Tunis. À l’intérieur, les tunisois insomniaques regardent des séries populaires du pays en fumant la chicha.

Pendant ce temps, on se pose dehors avec Mohamed. La discussion prend un autre tournant. Mohamed nous questionne à fond sur le Canada. Il nous explique qu’il a déjà tenté d’immigrer chez nous et qu’il réessayera dans un futur proche. Trop nombreux sont les Tunisiens qui, comme lui, sont fatigués de leur pays. Mohamed peine à gagner sa vie en faisant un travail aliénant qui ne lui offre aucune reconnaissance. Il voit donc le Canada comme une porte de sortie, une place où un nouveau départ est possible.

Numéro 2
Abdou – Le Michael Schumacher des taxis

Un des trucs qu’on apprend très rapidement en Tunisie c’est que le port de la ceinture de sécurité dans l’automobile est tout sauf obligatoire. Parfois, les chauffeurs de taxis sont même offusqués quand on essaie d’attacher notre ceinture.

C’est ce qui m’est arrivé quand on est entré dans le taxi d’Abdou (son vrai nom cette fois-ci). « Pourquoi toi attacher la ceinture ?! », s’exclame-t-il dans un français un peu brisé. « Moi Michael Schumacher, je conduis très bien ». Première blague de la course, premier éclat de rire. Il nous explique qu’il est en effet un conducteur invétéré. Il y a quelques années, il avait pour habitude de conduire à travers le désert du Sahara dans des temps dignes du Rallye des Gazelles.

Son trajet : un triangle infernal entre Alger (Algérie), Tripoli (Libye) et Dakar (Sénégal).
Son objectif : la contrebande de cigarette!

Très payant, nous affirmait-il. Il faisait une petite fortune avec cette combine jusqu’au jour où la guerre a commencé en Libye. Ou comme Abdou, nous l’a raconté de manière très imagé, « Boum-boum à Tripoli ».

Il faut le dire, Abdou est très entrepreneur. Lorsque son commerce illicite a pris fin il en a débuté un nouvel un peu plus licite à Tunis. Abdou est chef de l’entreprise Gara Service. Quel est la mission de Gara Service? Bonne question. Ce qu’on sait par contre, c’est qu’Abdou est très actif dans l’immobilier, la vente d’électro-ménager et l’approvisionnement de frites pour les restaurants. Oh, et il nous a certifié que si on avait besoin d’une carte de résidence tunisienne on n’avait qu’à l’appeler.

Et pourquoi conduit-il un taxi? Pour arrondir ses fins de mois. Abdou ne manquera aucune occasion de faire quelques sous supplémentaires.

Numéro 1
Majdi – Le touareg intrépide

Il n’y avait pas vraiment de compétition pour la première place de notre classement. Majdi gagne haut la main.
Au mois de février, on s’est rendu dans le sud tunisien, à Nefta, pour assister à un festival de musique électronique dans le désert. Un des attraits de ce festival est qu’il se déroule dans les vestiges des décors de Star Wars. Malgré la belle intention des organisateurs, la 2ème édition des Dunes Électronique fût un désastre. La pluie s’est abattue sur la région pendant les trois jours du festival et la direction s’est vu forcée d’annuler une bonne partie des concerts à l’affiche. On peut difficilement en vouloir au festival de ne pas avoir prévu de telles conditions météorologiques. Ça faisait plus de deux ans que la région n’avait pas vu une seule goutte de pluie.

On arrive à Nefta le vendredi soir alors qu’on sait que les spectacles principaux sont annulés. Le bus s’arrête à l’entrée de la ville et on cherche notre hôtel. On arrête le premier taxi qu’on voit. Le chauffeur a à peu près notre âge et il parle très fort (en fait il crie) : « Moi c’est Majdi! Marhba bikoum ». Il porte sur la tête un tissu beige enroulé à la touareg en plus de ses lunettes fumées qu’il n’enlève jamais. Il insiste pour qu’on prenne son numéro en note afin qu’il puisse nous conduire le lendemain dans le désert jusqu’au site du festival.

Comme convenu, on l’appelle la journée et, avec deux amis français, on se met en route. Par chance, la température apparaît clémente. À chaque coin de rue, ou presque, Majdi ralenti et sort sa tête de la voiture pour crier des mots à d’autres Neftois : « Ya khouya! Labess? », « Ayche-k », « Sbah-el-khir ». À un moment, Majdi sort et nous laisse dans sa voiture. Il revient avec une clé 3G et une tablette électronique pour nous faire écouter sa musique avec des vidéos de Cristiano Ronaldo. Il nous dépose au site des Dunes Électroniques en nous assurant qu’il pourra nous chercher une fois le spectacle terminé.

Le spectacle se déroule bien, mais la pluie se mêle de la partie. Pas grave, on danse quand même. Éventuellement, les organisateurs en décident autrement. Autour de 21h, sans avertissement, la musique arrête et les projecteurs s’éteignent. C’est sous des rideaux de pluie qu’on se dirige vers la sortie avec les milliers d’autres festivaliers un peu déçu du tournant que prend la soirée. J’appelle Majdi pour qu’il vienne nous chercher au milieu du désert. Il promet d’y être dans 20 minutes. Il n’y sera pas dans 20 minutes…

On se met à marcher sur la route qui traverse le désert pour nous approcher de Majdi lorsqu’il viendra nous prendre. On assiste alors à un phénomène que je n’aurais jamais cru voir dans ma vie : Il y a littéralement un embouteillage dans le désert! Les milliers de festivaliers pour la plupart venu en voiture s’agglutinent dans l’unique route étroite qui mène vers Nefta.

Nous on marche sur le côté, trempés jusqu’aux os et le froid qui imprègne notre peau. On marche dans ce contexte complètement absurde pendant plus d’une heure. Au moment où je commençais à perdre espoir de voir arriver notre taxi, on voit deux lumière qui s’approche et le cri bien reconnaissable de notre ami : « LOURENT!! »

Majdi s’était notre sauveur cette soirée-là. Il s’excuse en nous expliquant qu’en essayant de dépasser les autre voitures, son auto s’est coincé à quelques reprises dans le sable. Mais pour le retour il a appris sa leçon. Il dépasse les autres à vive allure seulement lorsqu’il peut suivre les camions de la garde nationale. À plusieurs reprises lors du trajet j’ai cru qu’on aurait un accident. D’un autre côté, mon souhait c’était de me rendre au chaud dans notre hôtel le plus vite possible. Majdi a assuré sur ce plan!

Texte de Laurent

*J’ai oublié le prénom de ce chauffeur. Dans ce texte, nous l’appellerons Mohamed. De toute façon, au Maghreb, tout le monde s’appelle Mohamed.

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